Lyon : la médiation culturelle et scientifique en danger.

Dernière mise à jour : 7 mai

La région Auvergne-Rhône-Alpes, présidée par Laurent Wauquiez (LR), a annoncé une réduction des subventions accordées à plusieurs structures culturelles de la ville. Présentée comme une "redistribution" sur l'ensemble du territoire régional, quelle analyse peut-on tirer de cette annonce, quelques semaines après la décision de l'arrêt - brutal et immédiat - des activités de l'Ecole Urbaine de Lyon et de ses doctorants, spécialistes de l'anthropocène ?



Rappel des faits


Ces deux annonces, bien qu'elles ne soient pas directement liées, me marquent personnellement : durant toute l'année 2019, j'ai eu la chance de travailler pour la Biennale d'Art contemporain de Lyon, en portant des projets de médiation avec les habitants des quartiers dits "prioritaires de la ville", grâce au dispositif Veduta. Cette même année, je travaillais mon corpus d'œuvres photographiques qui serait présenté à l'exposition collective Regards sur nos Restes, dans le cadre du festival organisé par l'Ecole Urbaine de Lyon. Des actions de médiation, pédagogiques et citoyennes, qui servent à la fois à sensibiliser le grand public et à créer du lien social, tout en légitimant le public dans son rôle d'acteur et de citoyen. Aujourd'hui, après différentes crises sanitaires, écologiques et politiques, ce type d'actions se trouve grandement menacé.


Mercredi 9 mars, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) a notifié à l’Université de Lyon l’arrêt de l’École Urbaine de Lyon. Ce programme de recherche dit "Institut Convergences", permet depuis 2017 d'accompagner doctorants et scientifiques dans leur parcours, sous une forme novatrice et interdisciplinaire de formation et valorisation des savoirs scientifiques. La structure organise notamment des séries de conférences, ainsi que le festival A l'Ecole de l'Anthropocène.


« Nous regrettons le caractère soudain de l'arrêt du programme dans son ensemble et la hâte dans sa mise en œuvre » - tribune cosignée par 20 doctorants dans Rue89 Lyon

La structure originale de cet organisme a permis la création et la pérennisation de manifestations toujours plus riches, au contenu varié et permettant une médiation scientifique hors du commun à destination des scientifiques, des doctorants eux-mêmes mais également du grand public. Cependant, au regard de l'ANR, ces forces traduisent aussi les faiblesses du dispositif : « le jury de mi-parcours considère que l'Ecole Urbaine de Lyon n'a pas engendré suffisamment de publications scientifiques dans des revues à haut "facteur d'impact" » peut on lire dans une tribune rédigée par les doctorants et publiées dans Rue89 Lyon. Ce à quoi les premiers intéressés ont répondu : « nous n'avons jamais entendu la promesse de "faire de la science autrement" comme étant contradictoire avec les pratiques scientifiques plus conventionnelles [...] Nous n'avons pas eu le temps nécessaire pour défendre la scientificité de nos recherches et de l'ensemble des activités de l'Ecole Urbaine de Lyon. »


« C’est une décision idiote qui constitue un grand gâchis, y compris d’argent public » - Michel Lussault

Dans une interview publiée par la Tribune de Lyon, le géographe fondateur de l’École urbaine de Lyon Michel Lussault, juge la décision du ministère de l’Enseignement supérieur prématurée et "idiote" : « fermer le seul programme français qui tente de comprendre le changement global dans sa dimension urbaine au moment où sort le rapport du GIEC, cela manque d’à propos [...] le programme, commencé en 2017, s’achevait en 2025. On nous arrête donc au moment où on fait le bilan des actions engagées et où elles produisent justement des résultats ! Cela nous prive de cette période où nous allions prouver l’utilité du programme définitivement. C’est une décision idiote qui constitue un grand gâchis, y compris d’argent public. »


Il va de soi que le principal sujet mis en avant par ces annonces, n'est autre que la gestion des fonds publics alloués à la culture et à l'enseignement. Ces mêmes thèmes qui furent les grands oubliés de la dernière campagne présidentielle, qui se retrouvent bien malgré nous, acteurs, artistes, scientifiques et citoyens, sur le devant de la scène, comme le prouve le Conseil Régional de la région Auvergne-Rhône-Alpes :

Vendredi 22 avril, Le Progrès annonce dans ses colonnes le rééquilibrage solidaire et équitable des subventions versées aux acteurs culturels, souhaité et voté par le conseil régional. Concrètement, on parle de 500.000 euros retirés à l’Opéra de Lyon, 250.000 à la Biennale, et la Villa Gillet complètement sortie de la liste des lieux subventionnés (350.000€) : « Là où je suis en colère, c’est sur la brutalité des baisses. La Villa Gillet perd 100 % de ses subventions de la région. Cela revient à la condamner », réagit Nathalie Perrin-Gilbert, adjointe à la ville de Lyon en charge de la culture.


« Laurent Wauquiez ne veut pas d’une culture qui apprend à penser, qui forme les citoyens » - Nathalie Perrin-Gilbert

Si l'annonce de Sophie Rotkopf, vice-présidente de la région déléguée à la culture, semblait concerner ces trois structures, la liste s'est depuis allongée avec des répercussions indirectes ou pérennes : Institut Lumière ; Festival Lumière ; Théâtre National Populaire et IAC de Villeurbanne, ... la région a ainsi justifié une volonté politique de redistribution des subventions vers des « territoires plus éloignés de la culture [...] le budget culture 2022, voté, reste identique au budget 2021 », précisant que les métropoles captent 60 % des subventions, et d'ajouter : « ne pas avoir à subventionner une structure dont elle juge l’empreinte strictement lyonnaise et métropolitaine. Son financement revient aux collectivités locales concernées. »



La démocratie mise à défaut


Si sur le papier ces nouvelles orientations politique, culturelle et économique ne semblent pas absurdes et puissent même être ambitieuses de la part du Conseil Régional, ce qui choque avant toute analyse du fond, c'est la forme : une décision unilatérale, sans concertation avec les acteurs du terrain et annoncée aux intéressés par voie de presse, si ce n'est par courrier. Cédric Van Styvendael, vice-président de la Métropole en charge de la culture, « regrette fortement la décision unilatérale et soudaine de la Région. Elle met en danger l’équilibre d’acteurs déjà fragilisés par la crise Covid » rapporte par exemple le Progrès : " Du côté de la Ville, le maire Grégory Doucet, dans un communiqué distinct, dénonce des coupes budgétaires « prises sans concertation avec les partenaires et en pleine année civile, menaçant ainsi les activités et les emplois de structures culturelles majeures et remarquables. » "


« On est surpris que cette disposition ait pu être prise sans nous avertir » - Isabelle Bertolotti

Un défaut de démocratie mis en évidence et qui a pour principale conséquence de fragiliser l'argumentaire du Conseil Régional. Car celui-ci se défend en pointant du doigt des structures jugées "trop lyonnaises", ce à quoi réagit Nathalie Perrin-Gilbert : « Cela ne tient pas débout. Le prochain projet de la Villa est en collaboration avec 40 lycées, dont plus de la moitié n’est pas de la métropole [...] Laurent Wauquiez ne veut pas d’une culture qui apprend à penser, qui forme les citoyens » lit-on dans les colonnes de 20 Minutes.


Isabelle Bertolotti, directrice artistique de la Biennale d’art contemporain, déclare quant à elle à Rue89Lyon : « On a découvert cette nouvelle via l’article de presse du Progrès. La Région fait partie de notre conseil d’administration, on a d’habitude des contacts fluides. Là, on a du mal à y croire : des engagements étaient pris. On est surpris que cette disposition ait pu être prise sans nous avertir, quatre mois avant la manifestation [la Biennale d’art contemporain doit démarrer en septembre prochain, ndlr]. »


« Laurent Wauquiez veut se retirer des projets où il est en co-financement pour pouvoir faire ses propres projets bien à droite » - Nathalie Perrin-Gilbert

La défense de la Ville de Lyon et de ses acteurs culturels se dessine, sous les traits d'attaques frontales envers Laurent Wauquiez et sa politique. Cédric Van Styvendael a notamment qualifié le comportement de Laurent Wauquiez de « désolant ».

Pour l’ancienne maire du 1er arrondissement Nathalie Perrin-Gilbert, la décision prise par Laurent Wauquiez va « contre la culture et la diversité culturelle », la Villa Gillet étant « un lieu de débat, de soutien aux librairies indépendantes, de rencontre, de la pensée. Tout ce dont on manque aujourd’hui quand l’extrême droite est à la porte de la présidence en France [...] Laurent Wauquiez veut se retirer des projets où il est en co-financement pour pouvoir faire ses propres projets bien à droite [...] Et pour mener ces projets là, il faut bien qu’il fasse des économies ailleurs » analyse-t-elle, car « il préfère s’implanter seul en Auvergne avec un musée de la civilisation gauloise qui va coûter des centaines de millions d’euros, un projet qu’il est seul à piloter, où il pourra afficher fièrement un grand panneau bleu et blanc et sa photo. Il est ivre de lui-même. »


Même son de cloche du côté de l'Ecole Urbaine, où l'on entend des critiques discutables qui émanent de l'ANR, et à l'inverse, des interrogations tout à fait légitime : « Je comprends que certains puissent se poser des questions » répond Michel Lussault, lorsque David Gossart l'interroge sur le sentiment de ses équipes d'avoir été « flingués au profit d’un projet plus parisien. »



Une question de propagande contemporaine


J'analyse l'actuelle destruction de la médiation, culturelle et scientifique, par les instances de l'Etat, comme étant la représentation toujours plus autoritaire et anti-démocratique de l'exploitation du paysage culturel, sous toutes ses formes et afin de servir différents desseins politiques, au détriment du (service) public et de l'intérêt général.


Cette exploitation tient dans une mutation : celle de notre manière de percevoir la culture, influencée par l'hégémonie de son économie. Depuis des décennies la politique se sert de l'art et des sciences comme d'une machine à rayonner, parfois à des fins électoralistes, parfois économiques. Se faisant, la culture se vide toujours un peu plus de son essence naturelle pour se transformer en une valeur marchande, négociable, qui n'appartient plus aux citoyens mais devient ainsi une arme soit de propagande, soit de spéculation.


Je regrette à mon tour ces décisions mais plus encore, je regrette que celles-ci n'engendrent pas davantage de contestations que celles des intéressés. En cela réside probablement le point d'analyse le plus important pour les structures concernées, voir même les politiques eux-mêmes par le biais d'une auto-critique profonde. Trop longtemps les actions destinées aux habitants, inclusives et donnant un sens à la médiation, ont été mises au second plan à la faveur des actions des élites artistiques et scientifiques. Aujourd'hui nous ne pouvons que constater que ces mêmes publics ne s'insurgent pas davantage à voir ces grandes structures souffrir de coupes budgétaires et de cessations d'activités, car probablement avons nous perdu leur adhésion. Si le politique peut aujourd'hui choisir comme bon lui semble ce qui est finançable ou non, c'est bien que nous plus que quiconque lui avons ouvert les portes de nos musées, de nos théâtres et de nos villas. Heureusement, les murs tombent, mais pas les idées... Peut-être est-il temps en effet de se réinventer autour des tiers-lieux, et de laisser enfin les compétences des citoyens s'exprimer librement et surtout, démocratiquement.

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