Billet d'humeur n°1

publié le 14/05/2018

Fête des mères à Guaviare (Colombie). / Leonardo Muños / EFE

Violente fête des mères en Colombie. Il s'agit ni plus ni moins du jour le plus violent de l'année... Fêtée généralement lors du second week-end du mois de mai - à l'international, la date de cette célébration peut varier d'un pays à l'autre, à travers ce même mois - la Fête des Mères est probablement plus forte encore qu'en Espagne. Pourtant, l'an dernier, les chiffres étaient une fois de plus éloquents avec 17 morts et 427 blessés, dans la seule ville de Bogotá.

 "Les causes de cette situation lamentable sont multiples et complexes, ne peuvent se limiter à la consommation excessive d'alcool et d'hallucinogènes, ajoutée à la frustration de la vie" écrivait il y a peu Mauricio A. Salas, pour le journal El Tiempo. Une situation sans pareille pourtant si révélatrice... 

 

   C'est bien pour ces raisons que l'on doit toujours s'intéresser à un pays en lisant entre les lignes. En Colombie, j'ai vu la misère jusque dans les quartiers les plus marginaux - le Barrio de Nelson Mandela, à Carthagène des Indes - Une misère qui ne s'affiche pas ; une misère latente, fantomatique... Une présence angoissante qui laisse planer la peur qu'à chaque instant, n'importe quel individu puisse exploser dans une violence meurtrière, sous la pression sociale, les discriminations, la frontière de plus en plus grande qui sépare les différents groupes sociaux de ce pays, comme dans de nombreux endroits d'Amérique du Sud et Latine.

   La sociologie apporte des réponses, des "pré-causes" aux causes des violences. Car cette frustration vient bien de quelque part, qu'elle se manifeste plus encore le jour de la Fête des Mères ne doit pas être perçu comme anodin. Ces déclencheurs sont enracinés jusque dans une forme d'ADN patrimonial, culturel, depuis les premières heures de la colonisation du continent, mais aussi depuis l'indépendance de ces jeunes nations.

   Je pense alors à certains textes de la chercheuse colombienne Mara Viveros Vigoya, qui me semblent profondément justes. Elle écrivait en 2004 pour la revue Mouvements : "Le Machisme […] Utilisé au départ en référence aux représentations de virilité des hommes mexicains, ce terme est devenu dans le langage courant un synonyme de la

Place du Centenario (Indépendance) / Nicolas Coutable

Carthagène des Indes, Colombie / 2017

Quartier marginalisé "Nelson Mandela" / Nicolas Coutable

Carthagène des Indes, Colombie / 2017

Projet de constructions initié par l'artiste Dayro Carrasquilla Torres

masculinité latino-américaine. […] Un premier courant d’étude du phénomène est celui représenté, entre autres, par Octavio Paz dans son essai Le Labyrinthe de la solitude (1959) […] Selon Paz, l’exagération et l’arbitraire de la prédominance masculine dans les sociétés coloniales ibériques sont dus à la naissance – réelle et symbolique – de celles-ci, marquée par l’illégitimité. […] La figure de Malinche qui trahit son peuple et est humiliée par un homme qui méprise sa descendance, constitue un mythe fondateur de l’ordre social  latino-américain. Dans  ce  contexte, le masculin  est perçu comme une construction pointée par l’image d’un père qui renie ses enfants et refuse de respecter et protéger la mère. Le macho serait donc l’incarnation de ce principe masculin, arbitraire, brutal et sans contrôle, mais puissant et admiré, qui plonge ses racines dans le traumatisme de la conquête espagnole." Intuitivement, un lien de cause à effet semble se dessiner entre l'Histoire - source de toute identité - et un mal-être qui s'exprime par la violence, ainsi que la relation de l'homme avec sa mère. 

    À l'occasion de notre exposition Colombia Morena qu'il avait alors créée, Laurent Chiffoleau affirmait : "La femme colombienne fut avant-tout la veuve des vaincus et la mère des enfants des vainqueurs". C'est bien cette mère aujourd'hui qui est célébrée par les Colombiens. Le journal El Mundo rappel à cette occasion que "la mère est respectée et vénérée comme dans peu d'endroits sur la planète et sa figure est le pilier fondamental de la famille". À Mara Viveros Vigoya d'ajouter, toujours en 2004 : "L’exacerbation du machisme en Amérique latine serait associée selon Norman Palma à la forte composante métisse, et selon Montecino au faible développement de la figure paternelle comme centre et foyer d’autorité.​" 

"Vie d'une Danseuse" / Colombia Morena

Laurent Chiffoleau, 2017

Encre de chine / Découpe au laser

Supports multiples

 

   Évidemment, le rapport seul à la famille et au patrimoine colonial - positif ou néfaste, il n'est pas moins un patrimoine - ne peut justifier toutes les violences. Ce moteur a besoin d'un carburant... La pauvreté et les inégalités opèrent alors comme combustible, jetant de l'essence sur le feu. La métaphore se veut volontairement aussi chaude que ces grands rassemblements peuvent être bouillants... Puis hors de contrôle.  

  Le fait est qu'il existe plusieurs "Colombies". Celle, blanche et aux multiples nuances, "vue à la télé", qui travaille son image notamment depuis la course aux accords de paix avec les FARC.

   Il existe une Colombie des Narcos, qui malgré les apparences - notamment grâce à une presse focalisée sur ces accords de paix - est toujours la principale productrice de cocaïne au monde - La surface des plantations de coca en Colombie a progressé de 52% en 2016 par rapport à l'année précédente, et la production de cocaïne de 34%, indique le rapport annuel 2017 de l'ONU - ce qui a pour conséquence de diviser des agriculteurs qui vivent de ce produit, face aux volontés de construire un avenir meilleur pour la Colombie. Une volonté qui paradoxalement ne suit pas avec tant d'autres méfaits, à commencer par le jeu hypocrite de villes touristiques, comme Carthagène des Indes, qui tolèrent la prostitution...

   Existe enfin une Colombie d'afro-descendants, qui tant bien que mal diffusent et protègent leur culture et celle indigène, notamment depuis le village de Palenque de San Basilio, connu comme étant le premier de ces campements d'esclaves fugitifs rassemblés derrière le Roi Africain Benkos Biohó - classé par l'UNESCO dans la liste représentative du patrimoine immatériel de l'humanité, pour sa langue et sa musique.

  Cependant, ces phénomènes de violences, de la simple bagarre au meurtre, apparaissent lors de la Fête des Mères. Pour quoi pas lors du carnaval de Barranquilla par exemple ? Le troisième plus important carnaval de la planète, durant lequel des métisses au maquillage exagéré revendiquent une culture africaine, par des danses rapides et provocatrices en hommage aux esclaves déportés pendant la traite des noirs. Le sujet pourrait fâcher, surtout en Colombie où le racisme est une réalité souvent étouffée.

Les Ombres Brunes de Colombie / Nicolas Coutable

Bidonville, Carthagène des Indes / 2017

El Son de Negro / Tatan Arte

Carnaval de Barranquilla / 2017

Danse et musiques hommages aux esclaves africains déportés

   Finalement, rien ne semble plus important que l'image de la femme - par ailleurs, la seconde journée la plus violente de l'année dans le "pays le plus au nord de l'Amérique du Sud"  est Noël - une  icône aussi belle  qu'elle  n'est frustrante...

  Mara Viveros Vigoya pour en revenir à elle, a publié en 2017 Les couleurs de la masculinité. Expériences intersectionnelles et pratiques de pouvoir en Amérique latine. Un livre qui se trouve être à la hauteur de ses opinions féministes, qu'elle défendait déjà par le passé : "Un autre courant d’étude s’intéresse, davantage qu’à son passé colonial, à la relation du machisme latino-américain avec la production d’images nationales. Dans ce courant se situent les travaux de l’anthropologue américain Matthew Guttman sur le machisme au Mexique. Il conclut que ce phénomène s’est construit dans le contexte des relations conflictuelles entre les États-Unis et le Mexique. Pour les premiers, le terme machisme « a une histoire raciste très évidente » : il est associé à des traits négatifs de caractère, non des hommes en général, mais spécifiquement des hommes latino-américains, et la figure du macho coïncide avec celle de l’émigrant mexicain auquel on attribue une violence et une sexualité incontrôlables. C’est une image qui sert à classifier – et disqualifier – les hommes d’après leur supposé caractère national et racial inhérent. De nos jours ce terme permet d’une part aux Américains de faire des généralisations péjoratives sur les soi-disant traits culturels des hommes mexicains, et par extension latino-américains, convertis de la sorte en incarnations de l’altérité ; d’autre part, ce terme rend possible l’établissement d’une gradation entre le supérieur et l’inférieur où se superposent couleurs de peau et comportements sexuels." Ainsi sont posées les bases d'une sociologie intersectionnelle déjà largement commentée, qui s'intéresse autant au sexisme et au racisme qu'aux liens et effets qui s'opèrent entre eux. Médiapart titrait à l'occasion de la publication du livre de Vigoya un efficace jeu de mot : "La couleur du mâle". De quoi pouvoir rebondir dans un prochain billet, à l'occasion si elle se présente, sur l'existence aux formes multiples d'un historique et actuel "terrorisme sexuel".

Ofelia

par Dayro Carrasquilla Torres

Barrio de Nelson Mandela / 2007

Photographie sur le vif,

d'une jeune femme "à la plage" : dénonce

l'abandon subit par les habitants des bidonvilles, ainsi que l'inhumanité.

Présentée pour la première fois en France au Laboratoire Bx / Bordeaux

Exposition "Territoires de Résistance" de l'artiste colombien, en 2017.

Pour 

aller

plus loin :

- Source El Mundo : Colombia celebra el Día de la Madre, el más violento del año en el país​.

Pour connaître les chiffres relatifs à ces violences.

- Source L'ExpressLa Colombie produit plus de cocaïne que jamais.

Pour connaître les chiffres relatifs à la production de cocaïne en Colombie.

- Sur le site du CAIRNJusqu’à un certain point, ou la spécificité de la domination masculine en Amérique latine par Mara Viveros Vigoya.

Pour comprendre la pensée développée par la sociologue.

- Sur le site du CAIRN :  Les violences sexuelles faites aux femmes : la situation en Algérie par Latéfa Belarouci.

Pour mieux appréhender le rapport entre terrorisme et sexualité.

- Par National Geographic : L'interview de Denis Mukwege, "l'homme qui réparait les femmes"

Pour rendre hommage à ce grand personnage, Prix Nobel de la Paix.

 

- Par Tracés, la revue de l'ENS de Lyon : Penser la violence politique, de l’Argentine à l’Europe. 

Pour aller plus loin...